Erskine CALDWELL - Le petit arpent du bon Dieu
1933
Un peu autodidacte par curiosité et beaucoup touche-à-tout, Erskine Caldwell a été tour à tour journaliste, ouvrier dans une usine d’huile de graines, ramasseur de balles de coton sous le soleil du Tennessee, commis de cuisine dans un buffet de gare ; s’est retrouvé à machiner dans un théâtre de Philadelphie où des acteurs ne craignaient pas de marmonner leurs rôles burlesques en plein pays mormon. Débuta même une éphémère carrière de footballeur professionnel en Pennsylvanie et celle, plus adéquate, encore que, de critique littéraire au Texas. Un sacré bon client pour les biographes. Et surtout un grand écrivain dans la plus pure tradition américaine. De ceux qui tirent leur pâture romanesque en émiettant leur pain quotidien ; qui ne craignent jamais d’endurer la faim et le froid de leurs personnages, de se frotter la couenne théorique au réel.
Avant cela, il lui a bien fallu naître. En 1903. Le 17 décembre, près d’Atlanta, quelque part dans l’état de Géorgie. Et vivre l’enfance typique des gosses des États du Sud dont il parcourt dans la foulée les villages, au hasard des postes et divers ministères successifs occupés par son pasteur de père. Ce sud éternel, qu’il va s’attacher à dépeindre avec une incroyable crudité dans ses deux romans les plus célèbres : La route au tabac, en 1932, suivi par Le petit arpent du bon Dieu.
Avant de connaître un immense succès avec ces deux œuvres, Caldwell a pris le temps de se faire la main sur deux récits : The Bastard (1929) et le très noir Un pauvre type (1930). Auteur le plus censuré de son temps, il publiera jusqu’en 1968. Notamment Un Patelin nommé Estherville, Bagarre de juillet, Terre tragique, et le très cynique Les voies du Seigneur.
Quand paraît Le petit arpent du bon Dieu, la Grande Dépression n’a pas fini de faire plonger les fils cossus de l’ère jazz. Le Dust Bowl, et sa suite de tempêtes de poussières, va conduire bon nombre de paysans de Midwest à la ruine. Pour l’heure, Caldwell continue de se pencher sur le destin des planteurs de coton et des cultivateurs de maïs qui survivent en crachant leur jus de chique d’un air fataliste, accrochés à leurs maigres terres. En particulier ceux de la brousse de Géorgie où l’auteur plante le décor de cette fable si haute en couleurs qu’elle offusque la censure. Dès sa sortie, Caldwell fait l’objet de poursuites au motif d’obscénité. Poursuites vite abandonnées grâce au soutien actif d’une quarantaine d’écrivains américains.
Qu’est-ce donc que ce Petit arpent du bon Dieu ? Qui mieux que Ty Ty Walden, héros malgré lui de cette farce burlesque, pour nous l’expliquer : « Il y a vingt-sept ans, quand j’ai acheté cette ferme, j’ai mis à part un arpent pour le bon Dieu. Et depuis lors, je donne tous les ans à l’Église tout ce qui pousse sur cet arpent. » Cet arpent est une terre consacrée. Surtout l’unique surface encore cultivable de cette ferme. Tout le reste de sa modeste propriété, hors la bâtisse, va peu à peu se couvrir de trous et cratères innombrables. Ty Ty a convaincu le reste de sa parentèle qu’on finirait bien par y trouver de l’or.
Le patriarche creuse et retourne toute la création, aidé dans sa besogne par ses deux fils, Shaw et Bucks. Épisodiquement par ses deux ouvriers noirs, Black Sam et Uncle Félix, plus ou moins réduits à une forme pernicieuse d’esclavage, lesquels auraient d’ailleurs bien autre chose à faire puisqu’ils sont désormais les seuls à cultiver pour de vrai et à subvenir aux besoins de tous.
Ty Ty et les siens ont fini par se laisser détourner de leur vocation première, existentielle, par cette soudaine fièvre de l’or aussi maudite qu’absurde. Première morale qui sous-tend le propos de Caldwell. Ty Ty et ses fils ne sont plus qu’un ramassis de mâles oisifs uniquement préoccupés par leurs instincts sexuels pour peu qu’ils délaissent leurs pioches.
Qu’en est-il alors de cette obscénité supposée ? D’abord remarquer comment Caldwell a sciemment forcé le trait et, par ce procédé astucieux, glissé ses attaques en usant des codes et de l’outrance de la fable.
À ce titre, Le petit arpent du bon Dieu :, s’il offre un tableau possible des Blancs pauvres du Sud, est une antithèse de la vision faulknérienne telle qu’elle est induite dans Tandis que j’agonise. À la vision plus shakespearienne de Faulkner, Caldwell oppose la sienne, proche des truculences de Rabelais.
Certes, le pays n’y est pas moins dur aux hommes, mais subsiste chez les personnages de Caldwell la possibilité de céder à l’exubérance de la chair. Les femmes ne sont pas les terribles tentatrices qui véhiculent le péché et le mal mais de belles créatures affolantes. Cette connotation exceptée, pour le reste c’est bien pire et l’on cesse vite de rire. Car pour arracher, souvent de force, les faveurs et les charmes de ces dernières, père, fils et voisins vont se disputer âprement. Jusqu’au drame qu’à bonne distance Caldwell dépeint avec son œil aiguisé de moraliste qui se garde du moindre jugement. Puisque c’est au lecteur qu’il revient, comme toujours, de tirer les leçons de la farce.
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